Déconstruction masculine - T’as sucé pour réussir ! #4

person Posté par: Jexy Gavina list Dans: Déconstruction Masculine Sur: comment Commentaire: 0 favorite Frappé: 4109

Une fois n’est pas coutume, je vais vous reparler de mon ex petite-amie. « T’as sucé pour réussir », c’est ce qu’un petit connard de son école lui a dit le jour où elle a obtenu son diplôme.

Pour diverses raisons, elle avait décidé de s’orienter vers une école d’ingénieur informatique très connue. C’est le genre d’école réputée qui forme l’élite des ingénieurs informatiques français. Enfin, sur papier...

Sortir des stéréotypes

Je trouvais ça très excitant que ma copine puisse sortir des stéréotypes et s’intéresser à un univers plutôt masculin dans l’idéologie collective. J’ai toujours aimé les esprits libres et ceux qui prennent plaisir à fracasser les codes en deux. Nous étions très ambitieux et je voyais dans ce parcours atypique, une belle opportunité pour elle de se démarquer du lot. Une semaine après le début de ses cours, j’ai vite compris qu’elle allait vivre 5 ans d’enfer psychologique.

Les promotions de son école étaient (sont toujours ?) composées de la pire couche d'individus de la société à qui on allait donner les clefs du pouvoir, puisqu'en France, la technique est extrêmement valorisée. Imaginez un endroit où l’on regroupe l’ensemble des frustrés et revanchards de France, qui ont un certain talent pour le code informatique, mais une intelligence émotionnelle proche de l’amour que porte Éric Zemmour pour la religion musulmane (EDIT : Je croyais pas si bien dire, c'est encore plus d'actualité en 2022).

Fort heureusement, elle a su s’entourer des quelques très bonnes âmes de son école et j’étais là également pour tenter de la soutenir. Peut-être pas de la meilleure des manières, j’aurais pu faire mieux, mais j’étais là.

Remarques sexistes, intimidation, harcèlement

Pendant cette période, j’ai eu l’opportunité de faire quelques soirées étudiantes en compagnie de ses camarades de classe. Je garde en mémoire la première d’entre elles. Je me rappelle à quel point le moindre prétexte était propice à déclencher une guerre de bites, l’auto-suçage de ces mecs entre eux, gonflés par la certitude qu’ils étaient l’avenir de la nation, le mépris des femmes et leur fierté d’avoir trollé des groupes de féministes sur internet. Je me rappelle ensuite être sorti de cette soirée, d’avoir regardé mon ex dans les yeux et de lui avoir dit : « Attends… Tu vis ça au quotidien ? ».

citation en image

Son silence était pesant, son regard glaçant, elle a compris que je commençais à comprendre. Nous avons marché plusieurs heures le long des quais du Rhône, sans parler, il régnait une tension que je ne saurais décrire encore aujourd'hui. Jusqu’au moment où elle a décidé de tout balancer :

  •         - Il y avait un mec de son école qui ne lui parlait jamais, mais qui la suivait tous les soirs quand elle rentrait chez elle. Il lui arrivait même de la suivre quand elle venait chez moi.
  •        - Tous les jours, elle avait droit à son lot de remarques sexistes « sympas le pantalon, ça te fait un bon cul », « j’aime bien quand tu suces des sucettes », « Si je t’aide, je peux te baiser ? ».
  •        - Les propositions sexuelles des directeurs de son école (des anciens de l’école en question).
  •        - La plupart des mecs de son école me stalkait sur les réseaux sociaux. Ils avaient trouvé mon pseudo sur Instagram.
  •        - Les insultes permanentes des deux, trois mecs qu’elle avait recalés : « salope ! », « Pauvre meuf », « t’es bonne qu’à sucer des bites. »
  •        - Les rumeurs qui disaient qu’elle se tapait des mecs de son école en échange de lignes de codes informatiques. Certains me trouveront naïf sur ce point, mais je sais encore reconnaître la sincérité d’une personne qui se met totalement à nu devant moi. Dans ma vie, j’ai trompé (shame), j’ai été trompé, elle m’a peut-être trompé ailleurs dans d’autres circonstances, mais je peux affirmer avec certitude que tout ce qu’elle m’a raconté ce soir-là était vrai. Tout se lit dans un regard qui dure plus de 10 secondes.

Cette nana, c’était un roc ! Voir son armure d’acier se briser en deux devant moi m’a fait prendre conscience de deux choses :

  1.        1. Qu’est-ce que j’ai été con.
  2.        2. J'ai l'impression d'être totalement impuissant face à ça.

À aucun moment je n'ai cru qu'elle pouvait être autant vulnérable. À vrai dire, c'est plutôt elle qui avait tendance à supporter mes psychoses et mes névroses. Alors les insultes sexistes de quelques adolescents en quête de reconnaissance, je pensais que ça pourrait lui passer par dessus la tête. Sauf que c'était loin d'être juste quelques insultes sexistes.

Clap de fin lorsqu’elle a obtenu sa licence et qu’un mec de sa promo lui a dit très sérieusement « T’as sucé pour avoir ton diplôme ». Après tout ce qu’elle avait subi pendant 3 ans, c’est précisément cette remarque qui l’avait fait totalement craqué. Elle est rentrée chez moi en larmes.

On te demande juste d’être belle

Pourquoi cette remarque précisément ? Parce qu’elle remettait en question toute son existence. Tout ce qu’elle avait eu dans sa vie, elle avait été le chercher avec ses dents, son esprit, son intelligence et on la ramenait à son sexe comme si c'était une anomalie d'être une femme dans ce milieu. Aux yeux de certains mecs de son école, être belle et brillante était incompatible. Peut-être même qu’être une femme et codeuse était incompatible.

Selon la CDEFI (Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs), les femmes représentent 28 % des effectifs, alors que leur proportion s’élève à 47 % dans les classes de terminale S. Quand on connait l’importance des métiers de l’ingénierie informatique dans le monde de demain, je ne peux que regretter ce terrible constat. En gros, 72% des applications, sites internet et autres services digitaux que nous utilisons tous les jours sont pensés et développés par des hommes. Avez-vous déjà pensé à quoi aurait pu ressembler Facebook si cela avait été développé par des femmes ?

C’est ce qui m’a poussé à réfléchir au-delà des inégalités salariales à poste équivalent, sur l’inégalité qui existe dans le genre adossé aux métiers. La plupart des métiers sont théoriquement mixtes (Gadrey, 1992) mais on observe que les rapports sociaux de sexe participent à une inégalité de répartition homme-femme dans l’accès aux métiers. Je suis tombé sur des travaux de recherches extrêmement intéressants sur la perception sociale d’un métier selon s’il est perçu comme plutôt masculin ou plutôt féminin. Les métiers qui décomptaient le plus d’hommes voient aujourd’hui leurs effectifs se féminiser et dans le même temps être dévalorisés socialement, alors que le processus ne sera pas similaire dans le sens inverse (Cacouault-Bitaud, 2001). Comme je suis sympa, je vous mets le lien pour accéder à ces travaux : https://www.cairn.info/load_pdf.php?ID_ARTICLE=TGS_005_0091&download=1

Ainsi, les métiers associés à une image féminine comptent beaucoup plus de femmes que d’hommes et sont perçus de façon plus négative, c’est-à-dire moins valorisés socialement et économiquement. Si je caricature, ce sont les femmes dans les métiers sous-payés de la communication et les hommes dans les métiers techniques qui bénéficieront des meilleurs salaires, ainsi que des meilleures perspectives d’évolution.

En conclusion, lorsqu’un homme dit à une femme « t’as sucé pour réussir », le fondement qui se cache derrière est bien plus pervers que ce que l’on peut croire. C’est une manière pour lui de défendre ses propres intérêts et de maintenir une domination sociale de manière implicite.

Gadrey N.(1992), Hommes et femmes au travail : Inégalités, différences, Identités. Paris : L’Harmattan.

Cacouault-Bitaud (2001), La féminisation d’une profession est-elle un signe de baisse de prestige ?, Travail, Genre et sociétés, n° 5, pp.93-115.

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